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Psychose-Philippe BICHON: Pack-Institution : approche phénoménologique du corps

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 La "corporéité vivante", notion phénoménologique conceptualisée par Zutt se définit par deux pôles :

Premier pôle, "le corps porteur" est constitué par la sphère vitale affective-végétative. Le sommeil, la faim, la soif, l'ennui, la tristesse, la joie, appartiennent à cette sphère vitale affective et végétative. Ils échappent à la volonté et constituent le corps porteur comme "être une corporéité vivante involontaire". C'est à partir de ce corps porteur, par ce nécessaire commerce primordial avec le monde, que se manifeste le deuxième pôle de notre corporéité vivante en tant que "corps en apparition". Par exemple, dans la P.M.D., le trouble de l'humeur est en rapport direct avec le "corps porteur". Le courant continu de ce que, involontairement, nous sommes portés à faire, ce devenir involontaire, est ici marqué par le rythme cyclique d'une horloge quasi biologique.                           

Le "corps porteur", entraîné et mû par nos états d'âme et nos impulsions instinctives, est la base de notre commerce primordial avec le monde. Le “commerce”, “l’Umgang" au sens de Von Weizsacker. L'homme dans ce qu'il a d'humain est défini comme commerce. La réalité même de l'homme est vue ici comme une explication constante du moi avec le monde ambiant (Umwelt), une rencontre toujours nouvelle du moi avec le monde ambiant. Heidegger, dans l'analyse de la présence de l'être là (Dasein), situe aussi l'être au monde dans un rapport de commerce qui a pour support et pour guide une attitude que l'existence humaine choisit librement. Cette attitude que l'existence humaine choisit librement est en rapport avec “l’attitude interne" dont parle Zutt. En s'appuyant sur le "le corps porteur", cette “attitude interne”, cet agir volontaire, se manifeste au monde qui nous entoure comme être -corporéité orientée dans le monde ou comme Corps en apparition.                           

Cette attitude interne, ce corps en apparition, permet d'informer de façon volontaire une autre personne de ce que nous ressentons et de recevoir de l'autre une telle information sur un mode également volontaire. L'attitude interne constitue une sorte de frontière ; elle donne à la personne la possibilité de se manifester de la manière qu'elle choisit. Elle décide de ce qu'elle laisse transparaître dans la Physiognomonie.                           

Ce qui est significatif, physiognomiquement parlant, dans le corps de la personne et dans les choses, est la superficie c'est-à-dire l'apparition.                           

Le corps en apparition. L'apparaître est à la fois réassurance en ce qu'il laisse voir, et inquiétude en ce qu'il peut dissimuler ou feindre. C'est le degré de confiance qui organise la distance que nous mettons vis-à-vis les êtres ou les choses. L'attitude interne oscille entre les deux pôles de l'union et du rejet.                          

1 "Lorsque nous acceptons une personne étrangère, par les vécus communs, le monde de l'autre, selon le degré d'acceptation, devient aussi notre monde propre Lorsque nous le rejetons, le monde propre est délimité de celui de l'étranger de manière précise". (Zutt)

En vivant au milieu de personnes et de choses auxquelles nous faisons confiance, s'organise la catégorie de ce qui est proche et des proches. La “tranquillité en suspens” est, selon Zutt, la condition de possibilité de la prise de conscience de la “mobilité temporospatiale” de notre vie vivante. Cette mobilité temporospatiale de notre vie vivante se manifeste dans le "regarder”, le "montrer", le "prendre",  dans la discontinuité des physiognomies du corps en apparition. Tout ce qui se manifeste dans le corps en apparition appartient à la sphère des vivances esthétiques. Ces manifestations qui révèlent quelque chose de leur essence, Zutt les nomme “Physiognomonies”. L'essence de ces manifestations est en rapport direct avec “l’humeur fondamentale” , la "Grundstimmung ", l'état d'âme du corps porteur.                           

L'attitude interne va révéler cet état d'âme, cette humeur fondamentale (triste ou gaie...), articulant la personne avec le monde. La communication avec le monde dépend fondamentalement du degré des capacités esthétiques de chaque personne. L'attitude interne, cette frontière interne qui rend possible à tout instant la séparation d'un ''intérieur privé'' (une intimité) de la manifestation externe officielle, a pour effet la possibilité de feindre, de tromper. Réciproquement, elle recèle pour l'autre l'éventualité d'être trompé, trahi. La Frontière interne nécessite une première possibilité logique, celle de décider d'apparaître, de choisir d'apparaître.                           

Dans la schizophrénie cette première possibilité n'étant pas bien constituée, la deuxième possibilité, cette possibilité de feindre, de cacher son intimité (le degré des capacités esthétiques) est troublée, altérée. Cette dépossibilisation crée un sentiment de perplexité, d'étrangeté. "La sécurité naturelle, pour laquelle se montre, à travers toutes ses manifestations, l'être et ses tendances, l'ordre des physiognomonies selon leur rang entre le proche et le lointain, le connu et l'étranger, est perturbée". (Zutt)                           

“La perte de l’évidence naturelle” est, selon Blankenburg, au cœur de l'hébéphrénie. Les jugements de type sens commun - ce qui se comprend de soi-même - sont altérés. La relation au monde environnant, dépourvue de sens et inquiétante, trouble la possibilité de mettre une distance adéquate entre soi-même et les autres. Le sentiment de “perte de son intimité”, le sentiment “d’influence”, les troubles de l’activité, ressortissent de cet effondrement. Effondrement de la relation naturelle qui existe entre la manifestation (corps en apparition) et l'essence (corps porteur) qui s'y révèle. La perte de confiance dans le familier et la perte de son intimité vont de paire avec le fait de ne pouvoir ni se défendre des regards étrangers ni se fermer au monde.Zutt définit l'hallucination visuelle, non comme un voir actif, mais comme un être regardé. De même, il définit l'hallucination auditive comme un "être parlé".                          

2 L’IMAGE DU CORPS selon Gisela PANKOW

Selon G. Pankow, reconnaître sa propre image est un acte de liberté qui suppose l'acceptation de sa corporéité, non plus comme seulement ressentie ou comme être pour soi, mais comme vue et comme être pour autrui. Elle définit au niveau de l’image du corps deux fonctions:                          

- la fonction symbolisante primaire: "La première fonction de l'image du corps concerne uniquement sa structure spatiale en tant que forme ou Gestalt, c'est-à-dire en tant que cette structure exprime un lieu dynamique entre les parties et la totalité". C'est à rapprocher, au niveau mathématique, de la théorie des ensembles, des lois internes qui permettent le lien, la relation des éléments entre eux dans l'ensemble. Selon Pankow, dans le phénomène de dissociation, cette première fonction est altérée, il n'y a plus de lien entre la partie et la totalité, une partie peut être totalité.. C'est au niveau du CORPS VÉCU. Pour faire un parallèle avec ZUTT, ce qui fait lien dynamique est en rapport avec l'attitude interne. Zutt, en relation avec "l'attitude interne", parlait de FRONTIÈRE INTERNE qui donne à la personne la possibilité de se manifester de la manière qu'elle choisit, elle décide de ce qu'elle laisse apparaître dans la physiognomie.                           

C'est à ce niveau de l'attitude interne en tant que liberté de choisir, que se situe l'aliénation schizophrénique. Les tics, le maniérisme, illustrent bien cette défaillance du "CORPS EN APPARITION". Pankow précise que la destruction de l'image du corps au cours de la schizophrénie s'accompagne simultanément d'une "perte de la relation à l'histoire". Cette perte de relation à l'histoire, cette discontinuité existentielle est en rapport avec l'absence de point de rassemblement. "Cela ne cesse pas de ne pas s'écrire". Un nœud n'a pas été fait, le stade du miroir n'a pas fonctionné, il n'y a pas de "Y a d'l'un". Le sentiment d'étrangeté, de bizarrerie, cet insaisissable de ces sujet schizophrènes, en sont l'expression directe.                          

- la seconde fonctionde l'image du corps donne accès à autrui et aux relations humaines. Ce n'est plus la forme de l'image du corps qui est concernée, mais son contenu et son sens. C'est au niveau du CORPS RESSENTI. Son altération s'exprime cliniquement, selon Pankow, dans la psychose hystérique (Randpsychose, par opposition à Kenipsychose). En référence à Zutt, nous pouvons situer cela au niveau d'un trouble de la FRONTIÈRE INTERNE. Cette frontière interne donne la possibilité de choisir son apparaître dans telle ou telle physiognomie, mais aussi elle est possibilité de se cacher à soi-même sa propre essence, comme l'acteur dans la peau de son personnage relègue dans l'ombre sa propre personnalité, y compris pour lui-même.                           

L'altération de cette seconde possibilité de la frontière interne est très bien illustrée par un exemple clinique donné par Pankow: "La malade, une artiste qui se présenta à cette consultation comme la fille de Konrad Adenauer, maniait son délire d'une façon étonnante. On avait l'impression qu'elle était entrée dans la peau de son personnage et qu'elle tenait maintenant son rôle avec une grande cohérence. La malade se voyait jouer elle-même comme dans un miroir et racontait cette expérience avec beaucoup de logique. Elle parlait d'elle-même à la première personne et jouait la comédie sans simuler... La notion de temps était intacte et elle décrivait son jeu de l'extérieur. Ce lien entre le monde interne et le monde externe n'est pas possible chez le schizophrène".                           

La première possibilité de la frontière interne ne semble pas touchée dans la psychose hystérique, car elle peut décider son apparaître, même si elle s'y aliène dans sa façon de le choisir. Le "corps en apparition" est troublé dans son contenu et son sens, mais pas dans sa manifestation, dans son apparaître. WINNICOTT ET LES PACKS Qu'est-ce qui se travaille dans une séance de pack? A propos de la schizophrénie, Winnicott parle de Désintégration qu'il oppose à l'intégration et qu'il faut bien différencier de la Non-Intégration. Grâce à la "Préoccupation maternelle primaire", l'intégration apparaît graduellement à partir d'un état primaire non-intégré. Au début l'individu ne constitue pas l'unité ; l'unité est la structure individu-environnement.                           

Le nourrisson est dans le processus primaire, dans le principe plaisir-déplaisir. Quand il a faim, il hallucine le sein. C'est à la place même où l'objet est halluciné par l'enfant que la "mère suffisamment bonne" vient lui présenter. C'est dans cet "espace transitionnel" où sont maintenues à la fois séparée et reliée l'une à l'autre réalité intérieure et réalité extérieure, que petit à petit l'intégration peut se faire. Le nourrisson oscille sans cesse entre des moments de non-intégration et des moments d'intégration. Cela nécessite un état d'isolement tranquille.                           

3 La désintégration, chez le schizophrène, n'est pas un retour à l'état de non-intégration. L'état d'isolement dans lequel il se trouve est un isolement réactionnel. Ce n'est pas ce même état d'isolement tranquille de la non-intégration. Dans cet isolement réactionnel, il se défend de l'intrusion du monde extérieur.

La séance de pack, l'espace du pack, est l'occasion de créer, d'une certaine manière, une unité "individu-environnement" où une ambiance tranquille, sécurisante, suffisamment bonne, lui permettant de s'approcher de cet isolement tranquille nécessaire à la construction de tout individu. Cet isolement tranquille n'est pas à confondre avec une régression à l'isolement primaire du nourrisson, retour par définition impossible, car la désintégration est un avatar, un ratage du processus d'intégration. Cet isolement tranquille permet progressivement un abandon des défenses paranoïdes, la création d'une confiance. Dans cette unité individu-environnement que constitue l'espace du pack, il se travaille quelque chose au niveau pathique, au niveau des vivances esthétiques.                           

L'enveloppement, le contexte (sécurisant et rassurant si on arrive à le créer) modifient l'apparaître, la manifestation du corps en apparition. A être enveloppé, il peut apparaître ; cette apparition, cette momie, ce fantôme, cela se traduit souvent par le fantasme du linceul de la mort. C'est la mort d'un rôle inaccessible, cette impossibilité de l'attitude interne à choisir sa physiognomie n'occasionne plus le même effondrement du rapport pathique au monde. Le proche et le lointain sont créés, d'une certaine manière, artificiellement. Les packants peuvent devenir, en quelque sorte, des proches, des familiers. L'apparition d'un sentiment de familiarité au sein de cet espace transitionnel, permet l'ébauche de greffes de transfert : il y a quelqu'un qui compte pour moi.                          

Mais c'est aussi, là, toute la difficulté : dans le tenir, le maintenir, une rythmicité, une continuité. C'est de ce maintien, ce holding, cette scansion, cette répétition des séances, que peut naître l'isolement tranquille, la confiance. Ce n'est qu'à ce prix que le sujet schizophrène peut abandonner ses défenses paranoïdes. Défenses qui sont une protection contre la catastrophe schizophrénique, le chaos, la détresse, la menace d'annihilation. Abandonner ses défenses, c'est prendre le risque de plonger dans ce chaos. Cette confiance dans cette maintenance est un des éléments essentiels de la cure. Dans la schizophrénie, le trouble du corps en apparition est en rapport avec des sentiments de rupture, de discontinuité, d'écart, qui se traduisent dans la vie quotidienne par la difficulté de passer d'un espace à l'autre.                          

Il y a une rupture dans son rapport avec l’environnement immédiat qui fait qu'il ne se sent pas la même personne en deux endroits. Il n'y a pas de sentiment continu d'exister. C'est la répétition des séances, de moments de rassemblement, qui fait tenant-lieu de continuité ; ainsi, quelque chose peut tenir d'une séance à l'autre. D'ailleurs, cela pose, à un certain niveau, la question de l'indication des packs plutôt qu'autre chose. Un atelier qui serait bien foutu pourrait articuler les choses un peu de la même manière. La participation régulière à un atelier peut faire tenant-lieu de continuité si l'accueil et l'ambiance sont rassurants et sécurisants ; cela permet un abandon des défenses paranoïdes et permet des greffes de transfert. L'atelier pouvant faire fonction, comme le pack, d'espace transitionnel.                           

Mais nous verrons plus loin que c'est peut-être là qu'il faut affiner. En effet, être packé ou participer à un atelier n'est pas la même chose. Pour mieux saisir la distinction, il apparaît nécessaire d'articuler les packs avec l'ensemble des soins et de tout le travail institutionnel.                           

4 PACK ET INSTITUTION               

A un niveau institutionnel, à chaque fois que des packs ont été faits, la nécessité est apparue de mettre en place une réunion des packants. Pas d'une équipe de packants, mais de l'ensemble des packants, c'est-à-dire qu'il y a toujours plusieurs cures de packs en même temps, et qu'on mélange toutes les équipes une fois par semaine pour parler de ce qui se passe. Quel est le fondement de cette nécessité? Un seul pack nous apparaît comme intenable du fait de la conflictualité que cela va provoquer entre les packants et le reste des soignants. On entend souvent: "les packs c'est un luxe, pendant qu'il est au pack, il ne fait pas le ménage"; cela donne l'impression que le packant fait un travail privilégié, un travail noble.                           

La pression de l'ensemble sur un petit groupe de packant est difficilement gérable. Cela risque de cristalliser toute l'agressivité sur ce groupe qui incarnera la fonction de bouc émissaire. Et du coup, le risque est trop grand pour le malade de se trouver ainsi dans une position "exclusive", d'exclu. Autant par un transfert rejetant des autres soignants - trop contents de constater que le malade va plus mal depuis ses packs et que les collègues sont vraiment des bons à rien - que par la jalousie des autres malades d'une telle préoccupation qui ne leur est pas accordée.                           

Cette réunion a plusieurs fonctions indispensables :                          

- La fonction phorique: Le contexte de la séance permet l'accès à une "intimité", mais aussi au chaos et à l'angoisse psychotique. Cela induit de nombreuses résistances, rater la réunion, ne pas trouver le temps pour la séance de pack. Cela produit des conflits, des clivages au sein des équipes, le bon et le mauvais objet. La réunion permet de travailler toutes les conflictualités internes provoquées par un tel rapport de proximité et de soutenir les packants.                          

- La fonction de formation: par exemple, la dimension phénoménologique du vécu psychotique est bien plus accessible dans un tel contexte. Ou encore repérer la structure particulière du transfert dans la schizophrénie et la nécessité d'une prise en charge collective.                          

- La fonction de rassemblement: la frontière interne dont parle Zutt n'est pas à entendre comme limite d'un intérieur et d'un extérieur, comme si nous étions dans une enveloppe. Dans notre être au monde, la limite visible est notre peau, mais nous sommes immergés, plongés dans le monde, dans l'ambiance. Nous faisons corps avec le paysage qui nous entoure. Cette délimitation intérieure et extérieure est bien plus quelque chose de l'ordre de la bande de Moebius, du "huit inversé".                           

Le fait que les packants se réunissent entre eux, se rassemblent, cela facilite aussi le rassemblement des packés. Cette tranquillité, cette possibilité des packants de parler de leurs difficultés, de se soutenir entre eux, c'est la garantie d'une meilleure protection, d'une présence encore plus sécurisante pour le packé ; cela soutient et nourrit, pourrait-on dire, les capacités esthétiques de chacun. Cette circularité, ce commerce à plusieurs niveaux entre les packants, les packés constituent une sorte d'événement-avènement par rapport à l'ensemble de l'établissement.                           

Cette institution pack s'articule avec les autres institutions et ne peut prendre sens que dans cette articulation. On peut situer l'institution pack à plusieurs niveaux:                          

1) le packé et les troubles de la vivance esthétique,                          

2) les packants et leur investissement,                          

3) la réunion des packants et le développement des capacités esthétiques,                          

4) le club, le collectif. A propos de l'outil thérapeutique que sont les packs et de leur indication.                           

Il apparaît que l'indication la plus classique, c'est la schizophrénie dissociative avec retrait, repli autistique. La sphère des vivances esthétiques est perturbée en son centre. Ce trou, cette béance, produit une telle coupure d'avec le monde qu'il faut une stratégie d'approche et de mise en relation. L'échange avec l'autre est tellement désinvestit que le sujet schizophrène traverse tout ce qui se passe, de la même manière que tout le traverse. Constituer un îlot de sécurité où être avec l'autre, se manifester, est possible. Étayage rapproché, rythme soutenu. C'est un travail au niveau de l'espace transitionnel.                           

C'est une greffe d'espace transitionnel, condition indispensable à l'ébauche d'une greffe de transfert. C'est à ce niveau-là que cela se distingue de l'outil atelier. L'intensité du processus dissociatif, de la coupure d'avec le monde, barre tout accès à cet espace de l'atelier et au club. Il faut un minimum d'espace transitionnel, une possibilité, une potentialité d'expérience pour se lancer dans la vie et se mettre en mouvement. Winnicott définit "l'espace potentiel" comme prolongement de "l'espace transitionnel". Cet espace potentiel se situe entre le domaine où il n'y a rien sinon moi et le domaine où il y a des phénomènes qui échappent au contrôle omnipotent. L'espace potentiel constitue une aire d’expérience. C'est cet accompagnement confiant du pack qui permet d'aller à l'aventure des différentes taches d'ambiance, de faire l'expérience du monde. Le passage du pack au club, c'est un pont creux, un cheminement dans cette aire d'expérience.                           

5 Par exemple, une cure de pack se met en place pour Jean-Pierre, un jeune schizophrène très isolé et replié sur lui-même. Il ne se manifestait que dans des épisodes critiques d'automutilation. Après deux ans de packs, une relation très forte avec un moniteur s'est mise en place. L'investissement de ce moniteur dans un atelier (le poulailler) a permis à Jean-Pierre de rencontrer un autre moniteur, qui l'a fait participer à l'atelier "chauffe".

Et c'est de là que, petit à petit, il a pu organiser sa sortie dans un appartement. Il était à La Borde après de nombreuses fugues faites dans des véhicules d'emprunt. Le pack, c'est l'essence de l'atelier, il s'y travaille la même chose mais un à un niveau plus basal. On pourrait dire que ça travaille quelque chose au niveau de la première possibilité de la frontière interne dont parle Zutt. L'atelier se situe, lui, au niveau de la deuxième possibilité de la frontière interne, il permet l'apparition du corps et de ses différentes physiognomonies                           

Avant d'être à l'atelier, il est nécessaire d'apparaître pour se manifester dans un commerce avec le monde. Le pack, dans sa fonction d'accueil, de rassurance, d'être au plus proche du plus lointain dans une ambiance chaleureuse et sécurisante, s'élargit à d'autres soins ayant la même fonction. Cette fonction, que l'on pourrait appeler du soin, permet la constitution d'une frontière interne; elle va possibiliser la possibilité de choisir son apparaître, sa manifestation, sa physiognomie. En ce sens, des moments comme le lever, le coucher, le se-laver, nécessitent tout autant cette possibilisation.                           

L'atelier qui est au niveau de la deuxième possibilité de cette frontière interne permet la possibilisation d une aire d'expérience, la potentialité de se créer une image, un style; d'être là dans la création esthétique, dans la physiognomie; il ouvre la relation au monde et à autrui, donne contenu et sens à l'existence. On peut continuer ce saut épistémologique qui nous fait passer de l'individu à l'institution. On peut essayer de mettre en rapport certains concepts. Le corps porteur institutionnel serait une sorte de reflet de l'état d'âme, de l'ambiance du "collectif",  au sens où l'entend Oury, pas comme ensemble physique des gens qui sont là mais comme outil conceptuel. "Le collectif, c'est une machine abstraite... dont la finalité est de faire fonctionner toutes les structures institutionnelles dans une dimension psychotique.                           

Il y a des moments de tristesse et des moments de joie, des problèmes végétatifs, des pannes de chaufferie, des fuites, etc. Ce saut permet d'ailleurs de mieux se représenter que le flux qui traverse et constitue de manière continue ce corps porteur, est d'une complexité très grande. L'humeur fondamentale s'appuie sur un tissu pathique hétérogène et fluctuant. Le corps porteur institutionnel peut être mis en relation avec ce qu'il y a de plus basal dans notre être-là dans l'institution. A savoir, la fonction soignante dans sa dimension de PRENDRE SOIN DE afin de faire en sorte que les sujets psychotiques puissent apparaître. Se lever, se laver, manger. C'est le support de la fonction Du Soin. Le Corps en apparition institutionnelle, c'est la manifestation, c'est l'apparaître du "collectif". L'apparaître qui potentialise les possibilités de créativité - lieu des liens, du transfert, du mouvement.                           

Ce qui s'exprime au sein des ateliers, ce corps en apparition institutionnel se traduit dans les différentes physiognomonies du Club. On pourrait l'appeler Du Club en un seul mot. C'est la vivance esthétique du club. Dans ce musement conceptuel, le collectif est au corps institutionnel ce que le sujet de l'inconscient est au corps vivant; c'est le parlêtre institutionnel. Dans ce sens, il me semble intéressant de repérer la relation entre l'attitude interne de Zutt et deux concepts développés par Oury Le Décisoire et la Fonction diacritique.                           

Le Décisoire est de l'ordre de la première possibilité de la frontière interne : la possibilité d'apparaître, d'être dans l'émergence. La décision c'est une émergence de l'être dans la sphère esthétique. Au niveau institutionnel, la fonction décisoire c'est la possibilité d'émergence d'un processus d'institutionnalisation.                           

La Fonction diacritique "est une fonction d'analyse structurale... qui permet de distinguer les différentes choses..., de pouvoir séparer les plans, les registres; de mettre en place un réseau de distinctivités". La fonction diacritique, d'analyse permanente de ce qui se passe, de ce qui chemine, avec comme questions fondamentales "qu'est-ce que je fous là jeté dans le monde ?", "qu'est-ce que je fabrique avec mes outils conceptuels ?". Le bricolage. La possibilité de bâtir. Cette analyse permanente du collectif est dans une sorte de rapport de bijection avec l'espace potentiel.                           

C'est la possibilisation d'un processus d'institutionnalisation permanent, de la vivance esthétique DuClub. La Capacité esthétique dont parle Zutt peut ainsi être mise en rapport avec le coefficient de transversalité dont parle Félix Guattari.                           

6 "Mettez dans un champ des chevaux avec des œillères réglables et disons que le coefficient de transversalité sera justement ce réglage des œillères... Dans un hôpital, le coefficient de transversalité est le degré d'aveuglement de chaque membre du personnel. Mais attention, nous formulons l'hypothèse que le réglage officiel de toutes les œillères et les énoncés manifestes qui en résultent dépendent presque mécaniquement de ce qui se passe au niveau du médecin-chef, du directeur, de l'économe, etc".                          

La capacité esthétique, c'est le degré de liberté des créations physiognomiques d'un individu. Le coefficient de Transversalité, c'est le degré de liberté de création de "Groupe-sujet". Pour faire une sorte de boucle, ou plutôt finir le tour de la bande de Moebius, retourner à la case départ, celle du sujet psychotique en souffrance, en passant par le corps soignant en souffrance. Si quelque chose du corps en apparition institutionnel, la fonction DuClub, défaille ou n' existe pas, ça va faire symptôme dans la fonction du Du Soin. Cette défaillance du corps en apparition institutionnel est en rapport avec un trouble de la fonction diacritique.                           

Les patients peuvent décider d'apparaître, mais si rien ne soutient cette apparition, le retrait autistique, les angoisses psychotiques, font symptôme par leurs irruptions incessantes et grimaçantes. La décision de commencer des packs, c'est une sorte d'interprétation, à condition que cela mette vraiment en mouvement un processus d'institutionnalisation, c'est-à-dire que cela modifie la physiognomie du corps institutionnel en apparition. Ainsi prendre soin de ces fous complètement déconnectés du monde, errant dans le nulle part, en les enveloppant dans des draps, c'est en même temps faire des packs au Collectif. Pour qu'il y ait DuClub, cela nécessite d'abord qu'il y ait Du Soin, mais en même pour qu'il y ait Du Soin, cela nécessite DuClub. Ce n'est que dans le passage d'un espace à un autre que peut s'ouvrir un champ de distinctivité.             

Philippe BICHON



03/11/2012
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